Il y a un paysage et pourtant tout ce que je vois c’est un gros nuage. Quand j’entre dans ce nuage, il y a plein d’électricité, de douleur, de souffrance. J’y vois rien du paysage. Quand je sors le matin, il y a un nuage sur le pas de ma porte.
Peut-être que si mon père est mort quand j’avais six ans et que tout ce que je vis par rapport à cette situation c’est la détresse de l’abandon, par ma mère malheureuse, et par mon père absent, peut-être alors que je n’ai jamais l’occasion de comprendre. Peut-être qu’à chaque fois que quelque chose meurt dans mon entourage, alors je ne ressens que le foudroiement de cet abandon. Je n’y vois pas plus. Je vois pas les gens et ce qu’iels vivent. Il y a juste un nuage profond.
C’est embêtant parce que quand les parents de Maya meurent j’y vois rien. Je la vois pas. Je fais des choses machinales, j’arrive pas à être là. Je suis dans mon nuage, foudroyée par les éclairs. J’ai rien à lui dire, moi, l’adulte. J’ai juste mal pour elle, qui n’a peut-être pas du tout mal là où je suis en train de lui mettre un pansement. D’ailleurs, elle ne les veut pas mes pansements…
Un jour, on permet à ce gros nuage de se déverser. Il sera toujours là, la météo de ce souvenir ne sera jamais un soleil radieux. Mais il ne prend plus toute la place. Ma vue se dégage. J’y vois autre chose. Je vois ma mère trop malheureuse pour me dire la vérité, j’y vois mon père qui n’a en fait pas choisi de m’abandonner. Je vois leur amour déchiré, leurs projets de vie qui se sont effondrés. Je vois que c’est ça la mort, des projets qui ne verront jamais le jour. Je n’y avais jamais pensé… Je vois que je n’ai pas été accompagnée et que j’en ai souffert. Que j’ai été seule et qu’être seule c’est dur quand on a besoin d’aide. C’est dur, tellement que ça durcit à l’intérieur, ça devient tout solide et plus rien ne vit. Je vois que c’est ça la peur d’être seule, que c’est là que j’ai appris que ça pouvait faire aussi mal. Je comprends que je n’aimerai jamais être seule quand j’ai besoin de compagnie et que l’avoir éprouvé aussi fort me donne envie toujours prendre soin de ce besoin précieux. Je comprends qu’un enfant a besoin de compagnie sur les moments difficiles, et que les adultes aussi. Que quand les besoins des adultes ne sont pas nourris, ceux des enfants dont iels ont la charge ne le sont sûrement pas non plus. Je me dis que Maya n’a pas trop de chance d’avoir vécu tout ça.
Peut-être que le traumatisme, c’est juste un souvenir avec un gros nuage au milieu, qui n’a pas eu le temps de se déverser.
Quand je suis allée voir Maya, comme mon nuage ne prenait plus toute la place, je me suis demandé ce qu’elle avait vécu. Je n’avais jamais ressenti ça, vouloir être proche de quelqu’un·e qui a vécu une histoire semblable à la mienne. C’était nouveau.
Sur le pas de sa porte, j’ai été comme une pluie, et je l’ai trouvée là devant son nuage. Elle était aussi seule que l’enfant que j’avais été. En pleurant elle a pu me raconter son paysage à elle. Ce qui lui manquait vraiment depuis la mort de ses parents. Il y avait des choses comme dans mon paysage, et des couleurs que je n’avais jamais vues. Je ne les aurais jamais imaginées. Il y a eu un soupir très touchant. Puis c’était le début d’autre chose entre nous, et pour elle vers vous.
Quand quelqu’un·e meurt maintenant, au lieu de voir un nuage, je vois tout ce paysage que je connais déjà. Et je me demande quel est le paysage de cellui qui le vit.
Cet événement dans ma vie, la mort de mon père, m’a donné une connaissance du monde. Je vois chaque événement et en quoi il est différent. Je continue d’apprendre. Ce n’est pas une joie, je n’ai pas de reconnaissance. Perdre mon papa, j’aurais préféré que ça n’arrive pas. Mais maintenant c’est là comme toutes les expériences de ma vie, avec ses couleurs hybrides et ses leçons.
Peut-être que si on est rempli·e·s de souvenirs-gros-nuages, on ne voit plus rien, et on n’apprend plus rien.
Laissez pleurer vos nuages, qu’on se rencontre enfin…

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